lundi 24 juin 2013

Chimiophobie : cours de perfectionnement

Pour mieux vendre tes traitements non conventionnels pour le cancer, voici d’autres idées pour discréditer les traitements médicaux classiques.
N’hésite pas à mettre le paquet pour accrocher tes auditeurs ou tes lecteurs. Des expressions du style “toute la vérité” ou “la face cachée de la chimiothérapie” seront du meilleur effet.



Chimiothérapie : 2,2% de succès ?


Je vais t’expliquer comment déformer les propos d’une étude médicale, en elle-même discutable, pour donner une image déplorable de la chimiothérapie.
Nous allons parler de la célèbre étude parue en 2004 dans la revue Clinical Oncology sous le titre “The contribution of Cytotoxic Chemotherapy to 5-year Survival in Adult Malignancies” présentée par trois chercheurs australiens Morgan, Ward, et Barton.
Pourquoi célèbre ? Parce cette étude est mentionnée dans de nombreux articles dont l’objectif est de suggérer que la chimiothérapie n’a presque aucune efficacité et que les fonds consacrés à la recherche médicale sont gaspillés. Les résultats de cette étude menée par trois chercheurs australiens ont été publiés dans une revue médicale spécialisée, c’est donc un gage de sérieux qui rejaillira sur tes propos.
Étant donné que la plupart des gens ne vont pas lire les études médicales et que, pour une large proportion de francophones, l’anglais est perçu comme un obstacle supplémentaire, cela te donne une grande liberté d’interprétation : tu gardes les données chiffrées qui te conviennent et tu les expliques à ta façon.


En français, le titre de l’étude est : “Contribution de la chimiothérapie cytotoxique à la survie à 5 ans dans les tumeurs malignes de l’adulte”.
Il s’agit d’une étude documentaire. Les chercheurs ont analysé les données des registres du cancer en Australie et aux Etats-Unis concernant les cas de cancer diagnostiqués en 1998 chez des adultes pour 22 maladies cancéreuses.
Son objectif est d’analyser la contribution de la chimiothérapie cytotoxique curative ou adjuvante dans la survie 5 ans des adultes.



Un peu de vocabulaire technique

 Selon le mode d’action de la chimiothérapie sur les cellules cancéreuses, la chimiothérapie sera cytotoxique ou cytostatique.


Selon l’importance du rôle de la chimiothérapie dans le traitement, la chimiothérapie sera à visée curative ou (néo-)adjuvante.  



Les médicaments cytotoxiques sont toxiques pour les cellules à renouvellement rapide telles que les cellules cancéreuses, ils empêchent leur croissance rapide et leur division.


Elle constitue l’étape majeure du traitement et peut amener la guérison du malade. Elle est particulièrement indiquée pour certains cancers tels que les leucémies, les lymphomes, les cancers du testicule, certaines tumeurs de l’enfant, etc.  


Dans ce cas, la chimiothérapie est prescrite après le soin principal (chirurgie ou rayons) et son objectif est d’améliorer les chances de survie des patients.
Elle est indiquée pour les cancers du sein, les cancers du col de l’utérus, les cancers de la vessie, les cancers ORL et les cancers colo-rectaux.


Il s’agit, comme pour la chimiothérapie adjuvante, d’une chimiothérapie administrée en complément du traitement principal.
Elle est particulièrement indiquée pour le cancer du sein localement avancé avant la chirurgie, mais aussi pour des cancers ORL en association avec de la radiothérapie.


Taux de survie à 5 ans
Pourcentage de patients encore vivants cinq ans après le diagnostic de leur maladie.


Que dit l’étude

Le titre en français de l’étude est : “Contribution de la chimiothérapie cytotoxique à la survie à 5 ans dans les tumeurs malignes de l’adulte”.
Les chercheurs ont donc étudié les données relatives aux patients adultes aux Etats-Unis et en Australie, dont on a diagnostiqué en 1998 un des 22 cancers  retenus pour l’étude.
Ils ont comptabilisé le nombre (a) de ces patients.
Ils ont recensé, parmi ces patients, ceux qui étaient encore en vie 5 ans plus tard. Ils en ont tiré le taux de survie à cinq ans (b).
Ils ont déterminé le pourcentage (c) de la hausse de la survie à 5 ans seulement due à la chimiothérapie cytotoxique.
Ainsi, alors que le taux de survie à cinq ans pour ces vingt-deux maladies était de l’ordre de 60% en Australie, les chercheurs ont estimé que la chimiothérapie cytotoxique n’avait contribué, à elle seule, à cette survie à 5 ans, qu’à hauteur de 2,3% en Australie et à hauteur de 2,1% aux Etats-Unis.

Autrement dit, la chimiothérapie seule n’aurait permis la survie à cinq ans que pour un taux global de 2,2%  des patients. Les autres patients encore en vie cinq après le diagnostic de leur maladie ont bénéficié d’une prise en charge dans laquelle la chimiothérapie joue un rôle secondaire par rapport à d’autres composantes du traitement (par exemple : chirurgie, radiothérapie, hormonothérapie, immunothérapie).

Sur la base de ce taux de 2,2%, les chercheurs concluent qu’il faut s’interroger sur le bien-fondé de l’administration de traitements de chimiothérapie aux patients atteints de cancer, compte tenu du coût élevé de ces traitements. Ils estiment que les autres composantes du traitement anticancéreux contribueraient plus efficacement à la survie des malades et éventuellement pour un coût moindre.

Quels que puissent être les biais de cette étude, s’en servir pour affirmer que la chimiothérapie connaît un taux de succès de seulement 2,2% est totalement abusif.


En quoi cette étude serait-elle discutable ?
J’ai trouvé sur un blog anglophone une analyse critique de cette étude. En voici les principaux points :
  • Dans leur étude, les chercheurs n’ont pas distingué les cancers pour lesquels la chimiothérapie constitue le principal traitement (leucémies, lymphomes, etc) et les cancers pour lesquels la chimiothérapie n’est employée qu’à titre adjuvant (généralement les tumeurs solides). Or, la chimiothérapie contribue bien plus fortement à la survie à cinq ans des adultes atteints de leucémies ou lymphomes que de ceux atteints de tumeurs solides.
  • Les chercheurs ont exclu de leur étude des cancers pour lesquels la chimiothérapie est très efficace, telle que la leucémie.
  • Ils n’ont pas inclus les cancers des enfants alors que certains répondent très bien à la chimiothérapie et donnent lieu à des taux de survie à cinq ans de l’ordre de 90%.
  • Ils n’ont pas distingué les cancers diagnostiqués à un stade précoce des cancers diagnostiqués alors qu’ils sont déjà avancés : les cancers débutants présentent les meilleurs taux de survie à 5 ans mais la chimiothérapie ne constitue généralement pas l’essentiel du traitement, tandis qu’elle est plus employée pour les cancers localement avancés ou métastasés qui présentent de moins bons taux de survie à 5 ans.
  • L’étude ne montre pas non plus l’allongement de la durée de vie obtenue grâce à la chimiothérapie : il aurait été intéressant de comparer la médiane de survie de patients traités par chimiothérapie à la médiane de survie de patients ayant refusé la chimiothérapie pour des pathologies identiques et à des stades équivalents.
Et alors ?
Les critères retenus par les trois chercheurs australiens pour leur étude contribuent clairement à donner cette image peu favorable de la chimiothérapie.
Une autre critique de cette étude, en langue française, est disponible sur le site France Cancer : le rédacteur de cette critique soupçonne les chercheurs australiens d’avoir volontairement choisi des critères et des méthodes de calcul discutables pour se rendre célèbres.
Évidemment, cela reste entre nous.



Que peut-on faire dire à cette étude ?


Ne nous embarrassons pas de subtilités, voyons plutôt comment tu peux exploiter cette étude pour donner une image catastrophique de la chimiothérapie, et plus globalement des traitements médicaux conventionnels du cancer, afin d’inciter les malades à se tourner vers des thérapies alternatives.


Exercice pratique : recherche sur internet


Effectue une recherche sur internet en saisissant dans ton moteur de recherche les mots “chimiothérapie contribution survie”, ou bien “chimiothérapie succès”, ou encore “chimio taux réussite”.
Compare le nombre de sites qui exploitent cette étude pour discréditer la chimiothérapie par rapport au nombre de sites qui en relèvent les faiblesses.


Broder un discours chimiophobe à partir de cette étude


Restons fidèles à nos habitudes, ne gaspillons pas notre énergie à inventer ce qui existe déjà. Voici les principaux points du discours chimiophobe bâti à partir de l’étude publiée par les trois chercheurs australiens Morgan, Ward , et Barton :
“Une étude qui devrait faire du bruit, à condition bien sûr d’en parler.”
Ainsi, les personnes qui auront accès à ton message auront l’impression d’être parmi les rares à accéder à cette information sensible, à cette vérité qui dérange et que l’on préfère cacher. Au besoin, révise le cours sur la conspiration dans la règle des 5 tions.  
“Le taux moyen de succès des chimiothérapies tourne autour de  2,2%.”  
Ben oui ! C’est quand même plus percutant que : selon une étude fort discutable, le taux de contribution de la chimiothérapie seule à la survie à 5 ans a été estimé à 2,2% pour 22 cancers des adultes.  En réalité, ça ne signifie pas la même chose, mais comme la plupart des gens à qui tu t’adresses n’iront pas lire l’étude, tu peux donc te permettre ce “petit” glissement de sens.
“En ce qui concerne la survie au bout de 5 ans, seuls 2,2% des malades du cancer tirent profit de la chimio” ou bien “Seulement 2,2% des cancéreux tirent profit d’une chimiothérapie, et encore, il faut voir dans quel état ils en ressortent” ou encore “Échec quasi total de la chimiothérapie” sont des variantes tout aussi redoutablement efficaces. En effet, tes lecteurs comprendront que seuls 2,2% des malades traités par chimiothérapie sont encore en vie cinq plus tard. Autrement dit, ils croiront que 97,8% des malades traités pas chimiothérapie sont morts avant cinq ans.
“L’étude porte sur les données d’un grand nombre de patients, donc elle est sérieuse.”
On ne parlera ni de la méthodologie discutable de l’étude ni de l’interprétation abusive de ses résultats.
“On peut se demander pourquoi une thérapie qui contribue si peu à la survie des malades connaît un tel succès commercial et alors que des milliards sont investis dans la recherche.”
Logiquement, le lecteur devrait comprendre tout seul que la chimiothérapie est un traitement éprouvant et inefficace qui continue à être administré aux malades à cause de la pression exercée par l’industrie pharmaceutique.
“Les chiffres officiels sur les chances de guérison ou de survie au cancer ne sont pas fiables.”
Dans le rapport de l’INCA paru en 2010 “Survie attendue des patients atteints de cancers en France : état des lieux” on peut lire en page 11 que les données françaises des registres du réseau Francim estiment à 53 % le taux de survie relative à 5 ans, tous cancers confondus, des patients diagnostiqués entre 1989 et 1997. Plutôt que d’expliquer la véritable conclusion de l’étude menée par les chercheurs australiens et d’en indiquer les faiblesses, tu dénonceras l’incohérence entre les chiffres officiels et les “vrais chiffres” issus de cette étude.
“l’écueil de la pensée fragmentaire”
Les scientifiques australiens n’ont pas relevé le décalage entre les chiffres officiels de survie à 5 ans et leur résultat global de 2,2% car leur mode de pensée les rend incapables de relier ces deux faits. Eh oui, ce sont des scientifiques ! Ils ne savent pas penser “holistique”.
“A quoi servent donc les campagnes de dépistage ?”
Si les traitement ont si peu de succès, à quoi sert donc un diagnostic même précoce ? Grâce à cette étude, tu peux non seulement donner une image épouvantable de la chimiothérapie et inciter les malades à refuser le traitement, mais tu peux aussi décourager les personnes de participer aux examens de dépistage du cancer.
“Il est temps de changer de façon de penser.”
Et de donner la priorité aux traitements alternatifs. Et vu les faibles chances de succès que tu reconnais à la chimiothérapie et les effets secondaires pénibles du traitement que tu ne manqueras pas d’amplifier, un malade qui lira ton argumentaire se dira qu’il prend en réalité peu de risque à laisser tomber le traitement médical conventionnel pour se tourner vers d’autres thérapies.



La chimiothérapie est dérivée du gaz moutarde


Le gaz moutarde a été utilisé au cours des deux guerres mondiales au siècle dernier, et il a la sinistre réputation d’avoir tué atrocement ou d’avoir laissé des séquelles invalidantes aux nombreux soldats qui l’ont inhalé. C’est au cours de la seconde guerre mondiale que des propriétés du gaz moutarde ont été découvertes : il a la faculté de détruire des cellules à renouvellement rapide, telles que les globules blancs. Cette propriété à été utilisé dès les années 40 pour traiter des malades atteints de lymphome. C’est le début de la chimiothérapie.

Comment exploiter cette origine de la chimiothérapie pour effrayer les malades et les inciter à refuser le traitement ?
Une recherche sur internet à partir des mots-clés “chimio gaz moutarde” te donnera une idée du discours à tenir.
Parmi les grands classiques du discours chimiophobe, tu trouveras :
“Les malades sont traités au gaz de combat.”
“La chimio est notamment faite à partir du gaz moutarde utilisé pendant la guerre de 14-18. Il faut savoir dire non à cela. Malheur à celui qui ne sait pas dire non !”  
“La chimiothérapie n’est pas le produit de la recherche scientifique mais le résultat d’un accord entre médecins et labos pour écouler les stocks. C’est une honte. Ce gaz moutarde se retrouve aussi dans les pesticides.”
“Peut-on espérer guérir avec un produit conçu pour tuer ?”
Tu imagines l’effet de ces phrases sur les lecteurs ?

Évidemment, il y a dans l’utilisation médicale des produits de chimiothérapie, à la différence des usages militaires, l’objectif de soigner et une recherche du meilleur équilibre possible entre effet thérapeutique (action sur le cancer) et toxicité (effets secondaires).

De plus, au fil du temps, d’autres molécules actives ont été développées pour traiter différents cancers.
Il existe actuellement près de 200 médicaments de chimiothérapie et près de la moitié d’entre eux sont d’origine naturelle.
Une partie de la recherche médicale actuelle se tourne vers les moyens d’augmenter l’efficacité des traitements tout en diminuant les doses administrées, ce qui permettrait de diminuer considérablement les effets secondaires.
Mais inutile de rentrer dans toutes ces explications.



Morphine & mortalité


Dans le même ordre d’idée, tu peux accuser la morphine d’être une cause de mortalité pour les cancéreux.
La morphine est utilisée en médecine comme un anti-douleur puissant. Elle est notamment utilisée pour soulager les douleurs de patients cancéreux, qui peuvent survenir en phase terminale, mais pas uniquement.

Au lieu de dire que ces malades meurent de leur cancer et que la morphine permet de soulager certains symptômes du cancer très avancé, tu peux prétendre que ces personnes ont été emportés par le médicament. Tu peux en rajouter une louche en incriminant les effets secondaires de la morphine.
Concrètement, cela donnera ce genre de phrases :
“La morphine est une cause importante de mortalité chez les cancéreux.”
“Les cancéreux sont éliminés à coups de chimiothérapie et de morphine.”
De quoi inquiéter, pas vrai ?



Cerise sur le gâteau : la radiothérapie et la chirurgie


Pour compléter le tableau, compare la radiothérapie (rayons) à la bombe atomique.
A propos de la chirurgie, emploie les termes de mutilation ou d’amputation. Tu peux aussi parler de boucherie.
Ce sont des petites choses qui n'ont l'air de rien mais qui contribuent, elles aussi, à susciter la terreur et le refus des traitements médicaux conventionnels.



Le cancer : une maladie moderne au service d’intérêts économiques ?


Depuis le début du 20e siècle, le nombre de cas de cancers a augmenté.
Tu peux aller encore plus loin et implanter dans la tête de tes lecteurs ou auditeurs, l’idée que le cancer est une maladie moderne, créée pour servir les intérêts de grands groupes industriels.

Grâce à internet, tu peux trouver facilement quelques idées à reprendre si tu décides de t’engager dans cette voie. Saisis dans ton moteur de recherche  les mots-clés “cancer conspiration chimio”. Voici quelques idées glanées çà et là :
“Le cancer a été utilisé pour vendre des traitements.”
“Le cancer serait une conspiration de [...].”
“Des personnes meurent pour ne pas porter atteinte aux bénéfices multimillionnaires des grandes corporations.”
“La chimiothérapie est pire que le cancer lui-même.”

Il est établi que le cancer existait déjà dans l’Antiquité et que la maladie était mortelle. Les traitements de l’époque ne permettaient pas aux malades de survivre longtemps.
Tout au long des siècles, ont eu lieu des recherches pour mieux comprendre la maladie et différents traitements ont été tentés.
C’est au cours du 19e siècle que la chirurgie est devenue plus fiable et moins effrayante grâce à l’anesthésie générale et à l’antisepsie.
La radiothérapie s’est développée au début de 20e siècle.
En réalité, le cancer est une maladie très ancienne.
Depuis les années 1950, les traitements modernes ont permis d’en faire reculer la mortalité ou d’allonger le temps de survie avec la maladie.



Dans un prochain cours, nous évoquerons d'autres peurs et les moyens d'en tirer parti.




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5 commentaires:

  1. Félicitations pour ce travail! Ca a dû te prendre du temps. Comme beaucoup, j'étais tombé sur des sites qui évoquaient les pourcentages dont tu rends comptes, j'étais persuadé qu'ils étaient faux, mais je ne m'étais pas posé la question de comment ils étaient manipulés...

    Bravo pour ce cours passionnant de chimiophobie. Cours d'utilité publique.

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    1. Merci pour ton commentaire, Cher Cancer ! :-)
      Oui, je te confirme que la rédaction de ce cours a été un gros travail.

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  2. Punaise mais je découvre ton blog et il est ENORME!

    Vraiment trop bien et cet article il tue tout. Merci, ca fait du bien de lire un article qui démonte ces charlataneries.

    Loic, de http://www.carnetsdeseattle.fr

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  3. Punaise je découvre ton blog (j'aurais mis le temps) et cet article défonce tout!
    C'est du super boulot ça fait vraiment du bien de lire un artricle qui démonte ces putains de conneries qu'on lit parfois. Autant je suis pour les médecines alternatives, autant faut pas dire n'importe quoi.

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